miroir30

 

Pourquoi parler du miroir Bambou ?

 

Pour tout dire il ne vaut pas grand chose, on en trouve partout, et puis, il faut l’admettre : il ne s’agit pas d’un objet d’une extraordinaire beauté. Tout ceci est exact, et pourtant ce miroir bambou nous parle de beaucoup d’éléments. Et en premier lieu, de son caractère principal : le bambou.

Nous sommes tous habitués à le voir, on en oublierait presque son étrangeté.

En effet, le miroir bambou n’est pas en bambou. Et non.

Voilà l’idée la plus étrange qui soit puisque le bambou existe bel et bien et qu’il est même utilisé à de nombreuses occasions pour la création de mobilier, aussi bien en orient, bien entendu, qu’en occident. (Je vous invite à titre d’exemple à observer le mobilier de terrasse des cafés parisiens.)

Revenons à notre miroir bambou. Lui n’est pas en bambou. Il imite le bambou mais il s’agit d’un bois sculpté, en général du hêtre, à la manière du bambou. Le bambou n’est donc pas un matériau de construction mais un motif décoratif.

Mais alors comment en est-on arrivé là ?

Pourquoi ce trompe-l'oeil?

Il faut pouvoir lire les motifs décoratifs qui ornent grand nombre des objets qui nous entourent pour pouvoir les estimer.

En effet, le langage décoratif, le vocabulaire ornemental seront autant indices qui permettront de dater, d’authentifier puis d’estimer un objet. Il est certains motifs propres à certaines périodes. D’autres, au contraire, se retrouvent à différentes périodes, à plusieurs siècles d’écart. Ces motifs sont sûrement les plus intéressants puisqu’ils reflètent une identité multiple, et une signification à plusieurs facettes. Mais c’est aussi le regard de l’observateur qui a pu changer.

Mieux connaître ces motifs décoratifs transversaux permet alors d’éviter toute erreur de datation.

Il ne faut donc pas envisager le motif seul, mais s’interroger d’abord sur sa signification dans son contexte objectif. (Il faut envisager ici les seuls arts décoratifs Européens et l’interprétation par ces derniers de motifs décoratifs étrangers.)

Arrêtons-nous donc sur le motif du bambou.

Ce motif hérité d’Asie infuse les arts décoratifs européens pour leur appartenir complètement au terme d’une évolution qui connaît plusieurs séquences.

Pour résumer, sorti par la fenêtre, le bambou revient par la porte.

Son apparition est intimement liée aux premières chinoiseries. Mais aussi à l’art de la porcelaine. Nous sommes là au début du XVIIIème siècle. La mode est à l’exotisme, au gout chinois.

A ce premier stade, le motif est recréé pour son identité exotique. Le bambou, plante indigène à de nombreux pays d’Asie en devient le symbole.

chope porcelaine-de-chantilly

Chope en porcelaine de Chantilly, décor polychrome dans le style kakiemon de bambous et branchages fleuris.

 

La porcelaine est par excellence le premier vecteur de motifs décoratifs asiatiques. Cette dernière, transitant par les routes commerciales de la soie arrive en Europe dès le Moyen Age. Cependant ce n’est seulement qu’au XVIIIème siècle que l’Europe réussit le tour de force technique de la création de porcelaine, tendre, pour commencer.

 A Chantilly, on réinterprète et on copie les productions Japonaises Kakiémon. Parmi les motifs récurrents on retrouve, bien entendu, le bambou.

Le motif décoratif est ici employé dans sa signification première, l’artisan cherche à reproduire un objet bien précis dont le motif du bambou est un des éléments du langage.

Sa signification n’a pas changé, elle a été délocalisée, reproduite, presque contrefaite mais il garde son sens premier : un motif décoratif asiatique.

 Le gout pour l’exotisme du XVIIIème siècle traverse tous les arts : peinture, sculpture, architecture, décoration intérieure et arts décoratifs. Le motif du bambou se retrouve alors dans tous ces domaines mais à chaque fois il sera utilisé comme un motif signifiant « exotisme » et faisant partie d’une composition plus large.

 

Chinoiserie_-_L'Air

François Boucher. L’Air. Sanguine. Musée du Louvre, Paris.

On le retrouve, par exemple, dans cette composition de François Boucher, au milieu du XVIIIème : «l’Air ». Nous remarquons que la biologie de la plante reste imparfaitement connue. Parfois trop feuillu ou pas assez, le bambou est intégré encore une fois à une composition plus vaste. Il sert ici encore de marqueur géographique.

 

Notre miroir « bambou », lui, ne se veut pas asiatique. Il ne relève pas du goût de la chinoiserie. Il ne date bien évidemment pas du début du XVIIIème. Le motif a donc dans notre cas une autre signification.

Poursuivons donc l’évolution du bambou en tant que motif.

Le déclin du style Rocaille et l’avènement du style Louis XVI, féru d’antiquité et de classicisme, semblent marquer la fin de notre motif tant associé à l’Asie.

Mais il y survivra pour deux raisons.

La première est qu’il reste toujours présent dans les panneaux de laque vendus par les marchands-merciers aux ébénistes parisiens. Il est donc toujours associé aux productions mobilières d'un style nouveau. Ci-dessous, nous le retrouvons sur le panneau de gauche d’une commode exécutée à Paris vers 1790 par Adam Weiweiler. Lors de la découpe du panneau, l’ébéniste a choisi de mettre l’accent sur cet élément, le transformant ainsi en un motif propre à ses créations.

commodeMetWeisweiler

Adam Weisweiler Commode à trois vantaux, laque, bronze doré, bois de placage, marbre. Paris vers 1790, Metropolitan Museum of Art, New-York

La deuxième raison, c’est au même ébéniste parisien que nous la devons.

En effet, on lui attribue nombre de meubles pour lesquels il a fait usage du motif du bambou dans une nouvelle signification. Prenons en exemple cette table guéridon au piétement de bronze doré. Elle date de l’extrême fin du XVIIIème.

galerie_aveline__jeanmarie_rossi_gueridon_en_acajou_12409893567838

Attribué à Adam Weisweiler. Table guéridon, bronze doré, acajou. Extrême fin du XVIIIème.

Le piètement reprend ici le motif du bambou avec l’intention de créer une illusion. 

L’illusion du bambou en tant que végétal retranscrit en bronze doré.

La finesse des tiges de la plante, la régularité de leurs anneaux de croissance successifs mais aussi leur emploi jumelé en font de minces colonnes classiques. Le motif du bambou est alors réinterprété au regard des nouveaux canons classiques. Il devient un motif européen à part entière et non plus seulement un marqueur géographique.

Le motif possède dès lors une double identité culturelle: occident/orient.

Nous nous rapprochons alors pour la première fois de notre motif rencontré précédemment dans notre miroir si banal. Cette création de Weisweiler semble annoncer de nombreuses créations propres au siècle suivant dont le miroir bambou est l’héritier en ligne directe.

Cependant, ce premier motif, encore teinté de néoclassicisme par sa finesse et sa rigueur reste une interprétation du bambou. Il y a certes une première idée d’illusion, mais celle-ci prend le dessus au cours du XIXème siècle.

 

Le premier tiers du siècle ne connaît que peu d’emploi du motif. Mais ce dernier ayant résisté au courant du style Louis XVI connaît un retour en grâce.

 

En effet, la seconde moitié du XIXème se passionne à nouveau pour les arts d’Asie, avec un regard tourné cette fois vers le Japon dont les frontières commerciales viennent de tomber.

On voit donc se multiplier quantité d’objets s’inspirant de motifs asiatiques en les remaniant pour créer un style nouveau et à part entière : le japonisme.

Ce japonisme est un des courants du style Napoléon III qui apprécie tant les mélanges éclectiques.

Observons à présent ce tabouret. Son piètement curule mêle les influences. De référence antique, il est en bois doré et présente un motif de bambou sculpté identique à notre miroir.

34948-2

Tabouret curule en bois sculpté et doré à la façon du bambou. Napoléon III.

Il associe, un gout prononcé pour le style Louis XVI dans sa dimension classique, voire antiquisante et une influence des arts d’Asie.

 

Retour vers notre miroir qui est une déclinaison légèrement plus moderne de ce motif. Celui-ci est un objet populaire, peu cher et produit en grande quantité. La structure en hêtre sculpté découle directement du tabouret précédent. Cependant, une plus grande rigueur dans son traitement le rapproche d’une esthétique plus moderne.

Cet autoportrait du peintre Nabis Vuillard est daté des années 1890. Il nous montre notre miroir en situation dans son contexte contemporain.

Edouard Vuillard (1868 - 1940), Autoportrait au miroir de bambou (1890)

Edouard Vuillard, Autoportrait au miroir bambou. 1890. (Lot 12 vente Christie’s 1 novembre 2011 Rockefeller Plaza.)

Le coin supérieur droit de cet exemplaire est déjà brisé et la pièce mansardée semble modeste.

Le miroir bambou connaît un succès qui pousse sa production jusque dans les années 40. Son esthétique résolument moderne lui a assuré cette longévité exceptionnelle. Elle est le fruit d’une longue maturation, d’une assimilation d’un élément décoratif exogène à l’esthétique occidentale.

Une réussite.